Petite histoire du métier de bouquiniste :

Nous reproduisons ci-dessous avec son aimable autorisation quelques extraits de l’ouvrage de Guy Silva : Avec les bouquinistes des Quais de Paris, Le Castor Astral éditeur, 2000, où l’auteur décrit notre métier à travers une documentation historique précise et vingt-quatre « Conversations avec les bouquinistes », entrevues vivantes et poétiques.
Naissance du métier de bouquiniste
Dès le XVIe siècle, à Paris, on peut rencontrer des petits marchands de livres, d’almanachs, des colporteurs à demeure, des pédants. Les libraires-forains sont déjà nombreux.
La diffusion du livre était alors dûment réglementée. Au lendemain du Concile de Trente, avec, en 1559, l’Index librorum prohibitorum qui établit la liste des ouvrages interdits, et en 1571, l’Index expurgatorius librorum, qui organise la méthode d’élimination des textes et des personnes.
Un arrêt royal de 1577 assimile les petits marchands de livres aux larrons et receleurs, tandis que l’année suivante la sentence du bailly du Palais reconnaît l’existence de dix colporteurs (…).
Avec la construction du Pont-Neuf, on verra les colporteurs bouquinistes se multiplier (…). Ce commerce prospéra si bien que les libraires en prirent ombrage et obtinrent en 1649, sous prétexte que les étalagistes provoquaient ainsi « l’avilissement de leurs marchandises », un règlement qui interdisait « à toutes personnes de n’avoir aucune boutique portative ni d’étaler aucun livre, principalement sur le Pont-Neuf ». (…)
Ces poursuites coïncidaient avec la période de la Fronde. C’est sur le Pont-Neuf qu’on vendait le plus de pamphlets, de gazettes à scandales. C’est moins contre les étalagistes que contre les « mazarinades » que le ministre d’Anne d’Autriche soutint les revendications des libraires.
Dès 1620, on compte vingt-quatre bouquinistes agrémentés. Moyennant une redevance, ils ont droit de tenir des boutiques portatives sur le pont et les quais avoisinant. (…)
Les libraires colporteurs (marchands portant un panier pendu à leur col) sont chassés du Pont-Neuf en 1628, autorisés en 1640, mais à nouveau chassés en 1650. Ce n’est qu’à la fin du XVIIe siècle qu’ils réapparaîtront sur le Pont-Neuf, les quais et les rues du pont Saint-Michel. (…)
Après la Révolution de 1789
On trouve le terme « bouquiniste » inscrit dans le dictionnaire de l’Académie Française en 1789. (…)

La loi d’Allarde, en 1791, supprime toute l’organisation des métiers jurés (les corporations) : « Tous privilèges de profession sont supprimés. À compter du 1er avril, il sera libre de tout citoyen d’exercer telle profession ou métier qu’il trouvera bon, après s’être muni d’une patente et d’en avoir payé le prix. » (…)
Sous Napoléon, avec l’installation des quais, les bouquinistes se répandront sur les parapets du quai Voltaire jusqu’au pont Saint-Michel. Ils sont alors reconnus des pouvoirs publics, mais leur statut est aligné sur celui des commerçants publics de la ville de Paris. En octobre 1822, une ordonnance leur interdit de vendre « tout livre, gravure et objet d’art quelconque qui serait jugé par l’autorité contraire aux lois et dangereux pour les mœurs », et en septembre 1829, défense est faite d’acheter à des enfants de famille, des écoliers, des serviteurs et domestiques sans autorisation de leurs père, mère, tuteur ou maître ou personne sans adresse ». (…)
En 1859, les bouquinistes ambulants devinrent concessionnaires de la ville de Paris qui leur permit de poser des boîtes à endroit fixe sur les parapets.
Les quais s’animent
À cette époque, la création littéraire devient foisonnante. Les lecteurs sont en présence d’un choix extraordinaire, étant donné le nombre et le talent d’écrivains tels que George Sand, Gérard de Nerval, Jules Barbey d’Aurévilly, Gustave Flaubert, Théophile Gautier, Prosper Mérimée, Jules Verne, les Goncourt, Victor Hugo, Erckman-Chatrian… Le nombre de librairies parisiennes augmente considérablement. Pierre Larousse crée sa propre librairie en 1851, et onze ans plus tard, entreprend la rédaction de son grand Dictionnaire du XIXe siècle. Lorsqu’il parvint à la lettre « N », le Second Empire avait vécu. Plon édite les œuvres de Napoléon en 1854. Casterman s’installe à Paris en 1857. En 1862, paraissent notamment Les Misérables et Salammbô. C’est dans ce contexte que l’on va assister à l’essor des bouquinistes concessionnaires.

En 1857, on compte soixante-huit bouquinistes concessionnaires. En 1865, ils sont soixante-quinze.
La ville concède à chacun dix mètres de parapet et perçoit un droit annuel de tolérance de 26,35 F, plus une patente de 25 F. Les boîtes, petites, pouvaient être facilement transportables. Elles seront ouvertes du lever au coucher du soleil.
En 1866, au moment des aménagements de Paris par Haussmann, il est question d’expulser les bouquinistes des quais pour les rassembler dans l’ancien Marché à la volaille, quai des Grands-Augustins, démoli depuis et remplacé par l’immeuble de la RATP.
En 1892, les cent cinquante-six bouquinistes, qui deviendront deux cents en 1900, ont désormais le droit de laisser leurs boîtes la nuit, sur le parapet.
En 1910, lors des fameuses inondations, ils seront les premières victimes.
De nouvelles mesures officielles sont décidées en 1930. La dimension des boîtes est réglementée, la vente exclusive des livres exigée, l’interdiction faite aux bouquinistes d’être détenteurs d’une boutique. Une seule nomination par ménage, mais le ou la bouquiniste pourra se faire assister par un suppléant.
Depuis, la vie a suivi son cours, avec des fortunes diverses ; et malgré les aléas, les bouquinistes des quais de la Seine maintiennent une tradition unique au monde au cœur de Paris.

J’ajouterai à l’historique de Guy Silva ces informations :
- Durant la seconde guerre mondiale, les autorités d’occupation exigèrent que des espaces séparent les jeux de boîtes, pour permettre une meilleure surveillance et une défense efficace des quais par l’armée. La longueur totale des étalages fut donc ramenée de 10 à 8 mètres. La guerre finie, la mesure fut maintenue.
- Sous la présidence de Georges Pompidou, alors que le tracé de la voie-express rive gauche n’était pas fixé, le projet d’expulsion des bouquinistes des alentours de Notre-Dame fut exhumé, avec rassemblement dans divers lieux aussi fantaisistes que machiavéliques ! L’action des associations qui prirent la défense de ce site unique, comme le décès du Président, permirent de réenterrer à la fois le projet et la hache de guerre. Jusqu’à quand ?
- Deux bouquinistes s’aimaient d’amour tendre. Ils durent vivre quelques années “dans le péché“ car le règlement ne permettant qu’un seul jeu de boîtes par ménage, le mariage leur aurait fait perdre la moitié de leurs revenus. Le nouveau règlement promulgué en 1993 rapporta donc, pour eux et tous ceux qui les imiteront à l’avenir, cette mesure cruelle !
Vous trouverez l’histoire complète des bouquinistes des quais de Paris ainsi que d’autres illustrations dans le Parapet N°53
Bonsoir,
Je suis étudiante en architecture intérieure / design.
Je suis en pleine étude sur les quais de Seine, nous travaillons sur l’aménagement urbain et je me suis centré sur celui des quais des tuileries.
Je me suis intéressée aux bouquinistes, à son histoire ainsi qu’à sa couleur ‘ vert armé’. Je n’ai pas trouvé d’explication précise sur sa couleur.
Pouvez vous me renseigner?
Cordialement,
Flora BYK
Bonjour Flora,
Je ne connais pas l’origine du choix de la couleur dite « vert wagon » (et non vert armée) par la Ville de Paris pour les boîtes de bouquinistes.
Il y a bien longtemps, deux couleurs étaient autorisées :
- le vert wagon, en référence au vert utilisé pour les wagons de la SNCF,et toujours en vigueur,
- un gris moyen triste, disparu aujourd’hui, mais que j’ai encore vu sur des boîtes anciennes dans les années 70.
Il faut remarquer que la Ville de Paris a appliqué ce même vert wagon sur le mobilier urbain « classique » tel que les Colonnes Morris, les Fontaines Wallace, les corbeilles à papier, les bancs publics, les bus, les vespasiennes, etc.
Il y avait donc sans doute un souci d’unité du paysage urbain.
Cordialement,
Alain Ryckelynck